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Nuit du 17 août

par Hélène Bordes

Je mourrai de boire ou de cette envie de boire, j’en mourrai, je pense. De ces liquides et de ces nuits à boire et au matin bus. Je bois je le sais, depuis longtemps. Quelque chose de l’alcool m’a raflé une jeunesse promise. Peut-être. Ce que je sais c’est que je bois jeune encore. Le visage que je peux voir en subit encore une transformation secrète. Je suis seule à assister à cette métamorphose non achevée. Bientôt il sera défait, définitivement. Et il s’offrira ainsi aux autres. Ce sera un visage dégondé de lui-même, il débordera ce qui ordonnait les traits et en faisait une chose construite. Il pouvait encore être ce sur quoi il est plaisant de projeter de soi en l’autre. On se détournera. Je le sais. On n’y posera plus les mains, je le sais. Je le sais déjà autant que je sais que je bois. Le visage ne dévie pas seul de l’ordre qui lui était attribué. L’esprit suit avec. Il s’enfle de même que la peau. Une raison est une dimension trop étroite, elle réduit les lignes du possible. L’esprit s’extirpe de lui même, aucun alignement, un arrachement continu. Les heures sont pleines d’une dérive physique et psychique dans lesquelles germent toutes sortes d’idées dont le sens est trop grand pour la raison. Je le sais, je suis seule, définitivement. Seule jusqu’à être quittée par son propre esprit et son propre visage. Il n’y a plus mon corps en propre à m’accompagner.

Je vis dans la terreur de me souvenir. D’être liée à une histoire et de devoir en répondre. Je bois pour ne pas finir pour que ne fisse pas avec la nuit cette démesure de moi-même reconduite avec les verres pleins que je vide pour remplir encore. Je suis toute sorte de chose. De même que mon visage, les êtres s’échangent jusqu’à ne plus ressembler à ce que je connais d’eux. Il n’ y a pas jusqu’à leur visage à se confondre avec tous les visages. Je vis avec des visages dont les lignes se résorbent dans une surface blanche. J’y projette le monde qui se présente. Il n’y a plus rien d’eux que cette absence que je réitère et qui nous laisse inconnu. Je ne garde rien d’eux ni leurs mots ni leurs gestes. Je les rends à tous indifféremment. Et indifférent ils sont pour moi habités par chacun, un même en résonance qui n’est autre que ma soif. Ainsi je poursuis avec l’un l’histoire que j’avais avec l’autre. J’œuvre à une reconduite débridée de nos mémoires.

Il y a autant de fureur que de tristesse dans cette vie, mais je voudrais parler de ce désir et de cette absence de moi-même.

Si boire m’écroule, je poursuis un mouvement secret. Mon sommeil est lourd. Je ne me souviens de rien. Mon esprit flotte à l’endroit où conscience et inconscience se touchent. Ni l’une ni l’autre ne l’emporte. Je me maintiens à cette surface et mon sommeil ne franchit jamais la limite, il la fait perdurer. Dans un jour plein de lumière mes yeux gonflés et fermés brodent une vision sans appartenance. Je passe outre et contiens ce qui devrait me contenir. Je nomme mais la suite de mots à exécuter liquide toute emprise. Les mots vont plus vite qu’eux mêmes, ils ne gardent rien. Ils prononcent et jettent. Tout est à refaire. Un songe m’habite pourtant, il ne s’est jamais présenté. Je vais jusqu’à l’oubli de moi-même pour que ce songe paraisse et parle. Je sais que c’est le rêve d’un autre mais je ne le fuis pas. Je m’oublie pour qu’il vienne. Il prendra la place de ce que j’occupe entièrement. J’attends sa venue. Car ce que j’attends, je le sais, c’est ce mouvement qui m’évide. Qu’on me rêve me convient. Même, je le désire.

Je vis ainsi sans souvenir. Il faut sans cesse réécrire l’histoire de la veille pour que le monde et moi-même trouvons un peu de quoi faire un jour sans les frayeurs que la nuit n’a pas retenues.

Je suis telle qu’à ne plus être moi on se désespère de me connaître. La fatigue est aux autres plus qu’à moi-même. Que j’attribue à l’un l’histoire de l’autre, que je désire soudain tel corps comme le précédent, que rien ni désir ni haine n’excepte l’autre. Je suis seule avec mes mots que des fantômes font danser. Toute adresse désormais vaine. Je suis toujours avec quelqu’un d’autre, je redis ce que je voulais dire, une boucle que je délie et lie. Si les mots peuvent s’enfiler à des vitesses délirantes il arrive aussi qu’ils ne fassent que tourner sur eux-même. Je finis pas confondre vitesse et progression. Ma langue tourne pour un même dire qui ne cesse de rejaillir. Toujours le même. Ce n’est pas une fatigue mais un épuisement qui ne se termine jamais. L’état d’atomisation permet de mimer l’étrangeté de la lumière et de se projeter là où je ne suis pas. L’état même de la phrase est un état de dissolution. C’est parce que la lumière se réfléchit dans l’eau que le mirage existe. La phrase est ce qui de la chose se déporte ailleurs. Par son image elle témoigne de ce qu’elle a été. Mais son image est ce qu’il faut attraper. Ce n’est pas la chose elle-même qui intéresse les mots mais la façon dont ils parcourent les espaces et mettent du temps entre les êtres.

Je bois. C’est effroyable cette envie. Elle absorbe tout mon être et le recrache au petit matin.

Je vis sans mémoire pourtant je ne peux encore oublier ton corps mort allongé. Serait-ce alors un rêve en plein jour. Dois-je conclure à une fraction non pensée de mon être et qui se projette sans conscience sur les heures et les murs de ce qui se présente comme réel. Il fait très chaud, je le sens. Nous logeons dans le milieu d’août, et je ne peux m’empêcher de penser qu’un corps mort laissé à la chaleur est d’une grande puanteur. Je revois le drap blanc, tu es raide il n’y a rien à faire. Je ne peux m’empêcher de penser aux mouches. Tu ne pues pas encore mais je pense à la puanteur. Elle obsède autant mon corps que la pièce qui nous enferme. La chaleur décompose plus vite. Ta raideur empêche la puissance des mots. Je ne te parlerai plus. Je me demande comment peut-on vouloir mourir en ce mois d’août. La chaleur écrasante œuvrait déjà beaucoup à ce qu’il ne se passe plus rien. Il me semble que j’abandonne l’idée de vouloir mourir. Je m’y porte sans vouloir.

Je me sens dans une santé qui me convient. Celle-ci m’écarte cependant de mon moi propre. Ce qui fait dire aux autres que je ne crois pas aux mots. La croyance possède aussi sa propre santé, la santé de ma croyance me convient.

Il m’arrive d’avoir peur du sommeil non limitant et de son activité secrète et outrageante. D’être ainsi abandonnée à moi-même réveille une douleur que j’ignore et que je découvre au bord du lit. Le vertige m’emporte, il me semble que je ne cesse de chuter, or, je ne fais rien d’autre que de m’accoupler à une raideur qui me fige entre le sol et le plafond. Je me demande comment faire dérailler ces rêves qui se répètent depuis l’enfance et viennent prenant l’aspect de visages nouveaux chargés de signes anciens.

Les mots vont plus vite que leur inscription et semblent entretenir avec le corps une chimie obscure qui m’empêche de les saisir. Je n’aime pas le mot décuver. Pourquoi n’y a-t-il que lui aujourd’hui ?

Je reste ainsi dans le silence et trouve un angle dans lequel je vais accroupir mon corps. Hier je suis restée dans cette posture jusqu’à ce que la nuit tombe. Cela devient effrayant, tout semble plus grand que moi.

Il paraît que la nuit agite les terreurs d’enfants que des monstres se joignent à nous et viennent partager notre couche. Dans le vacarme propre à ces ténèbres, ils nous forcent à une copulation mentale et nous transmettent des visions venues de la nuits des temps, quand l’homme à peine né ne pouvait ni bouger ni parler. Il se trouve alors dans un état de chair malléable et le monde n’attend que son abandon momentané pour venir y faire l’empreinte de ce qui préexistait à cette naissance. Les pleurs des nouveaux nés viennent ainsi de là, de ce forage de l’être muet et de son corps maladroit et passif condamné à partager les peurs des temps anciens quand l’homme ne comprenait ni la pluie ni l’orage et qu’hallucinés par les pigments insufflés, il projetait ses visions délirantes sur les surfaces sombres des grottes humides. Alors la séparation faite entre lui et l’image a destiné les êtres à partager ces inscriptions, à les revivre et à les rêver. Et ce corps à peine au monde, chair sans forme, commence à se mouvoir à travers les corps anciens, prend et la forme des rêves et la forme de nos terreurs.

Que dire alors de mes jours plus terribles que toutes ces nuits ? Et de cet ordre que je défais, de ce visage qui n’est pas une chose construite ? Si je n’assiste pas à la venue et au désordre nocturne de ces monstres, en serais-je un qui s’ignore ? Ne suis-je pas alors moi-même une vision qui se propage dans le rêve d’un autre ? Si je suis sans mémoire c’est que j’en habite une et que mes nuits sont ce long travail d’écriture et de recomposition d’un jour qui ne m’appartient pas. Voilà pourquoi le jour me laisse comme esseulée, sans appartenance, sans destin. Je crois que c’est un temps du faire, or il ne fait que guetter ces nuits infestées par mes manœuvres. Je corromps la chair et l’espace mental d’un autre, j’y insémine autant de fureur que de désastre, je l’oriente dans ses amours, je lui prépare une vie faite par l’absence de la mienne.

Je vis sans mémoire et je me cherche dans le vin qui me noie et me déchire. Une fois deux, je pourrais me voir. Mais voir le visage d’une noyée empêche toute reconnaissance.

Alors tout n’était que projection. L’homme projetait ces hallucinations dans un souffle et projetait avec elles de lui. Les hallucinations se projetaient en retour sur lui et sur les autres membres de la communauté et la communauté se projetait sur les murs sombres et quand elle sortit de ce gouffre à image et regarda le ciel pour la première fois, les nuages – comme – étant la suite et le prolongement de leurs corps, s’abattirent plein de rage et le mystère continua son œuvre obscure et désespérante et s’acheva dans chaque chose pour transformer la matière première en image mouvante.

De même le visage.

Je vis sans mémoire. Je pense

fatigue

J’aurais voulu suivre le fil d’une pensée. Peut-on suivre le fil quand finalement il s’effiloche. Là où je pensais coudre et la main et la pensée, je trouve un trou dans le tissu. Il devient de plus en plus grand. Et plus je tire sur le fil plus il s’élargit, plus je pense le tenir plus cela se défait. Je suis perdue dans ce labyrinthe et la dévoration me guette. Je n’ai plus rien pour me vêtir. N’est-ce pas ce même trou dans lequel tu gis et que la terre recouvre…

Je vis sans mémoire. Je repense à Platon, au solide et au liquide. La vieillesse aurait l’esprit aussi solide et dur qu’une roche ce qui empêcherait toute empreinte et toute mémoire. La jeunesse aurait l’esprit si liquide que rien ne pourrait s’y inscrire. J’ai une jeunesse avancée, elle se retarde dans les alcools bus. Je suis pleine de ce vin et quand mon corps se portera à la terre il l’abreuvera de ce liquide et repousseront sur mon cadavre toute sorte de choses encore jamais imaginées.

Je bois à mes nouvelles naissances, aux incessantes joies et inconsciences de ce qui n’a pas encore été éprouvé.

Platon buvait-il, Socrate oui. Platon a manqué aux nuits rythmées par des suites de verre. Si Platon avait bu. Avait bu autant. Avait beaucoup bu. Trop bu. Trop bu comme boire doit être. S’il avait bu jusqu’à tenir à peine. De cette manière. Sans doute penserait-il autrement l’eau et la lumière. Il n’aurait pas écrit la République que je n’ai pas lue mais dont tout le monde parle. Qu’importe. Socrate pensait sur un pied. Et cela lui suffisait. Mais peut-être Platon buvait-il et si tel était le cas, cela m’angoisse.

Sous mes paupières croît cet autre que je vois mal et qui pourtant sera la victime de mes nuits pleines de fureur et de désir. L’œil éconduit le jour, pourchasse la nuit une étreinte dont il a été éconduit la veille. Je manigance et conspire à sa perte.

Pourquoi ce réveil voit-il ses paupières chargées d’un poids qui les laissent abaissées vers le sol? Je me serais donc liée à une chose qui m’empêche de rencontrer le jour et qui me laisse séparée. Quelque chose que je ne connais pas est venu en moi et me fait obéir à des lois édictées sans mon consentement. J’ai mal plus loin que moi et je déborde d’un chagrin venu d’ailleurs. Je me lève. Je remue mon corps dans ce matin incroyablement tôt, je vois le jour pousser la nuit de l’autre côté et gagner sa place renouvelée, je le vois et je me lève, je ne me souviens plus de la dernière fois à me lever avec lui. Je me lève, quelle douleur. Le sommeil a charrié un immense chagrin et me voilà recueillir toute cette peine. Quelqu’un me manque. Je n’ai plus le souvenir. Juste cette absence inconsolable. Je me lève, quelle douleur. Qui es-tu à venir en moi et à faire de mon corps cette tristesse sans recours? Ta voix continue son interminable murmure, j’entends à peine et ne peux te répondre.

Ce qui est bu porte plus loin et emporte avec lui tout chagrin et toute peine. Le chagrin et la peine n’ont pas d’appartenance en propre. C’est toutes les peines, celle des autres, aujourd’hui.

…presque un moi qui n’en finit pas de chercher contour pour mieux se perdre. Il se propage à travers les choses, se disperse en-elle pour obscurcir sa trajectoire réelle…

ne pas lutter contre la fatigue mais la laisser décider de tout (soit de rien.)

rien

Je ne touche jamais les mots. Je ne bois pas encore assez. Les mots sont ailleurs, il faut se sortir de soi-même pour les atteindre. Un corps construit ne peut y atteindre. Il manque de souplesse. Il faut fluidifier les organes pour aller se mêler à leur vie.

Hélène Bordes

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Quand tu m’écris, tu ne m’écris pas. Le malheur de ce que tu m’écris est que tu ne m’écris pas. Quand tu m’écris il n’y a pas pour moi de plus grand malheur que de lire que tu ne m’écris pas. Quand tu m’écris, pour mon plus grand malheur, tu m’écris pour ce malheur, celui qui fait que tu ne m’écris pas. Quand tu m’écris, tu écris et je lis que tu écris. Que ce que tu écris et qui était pourtant fait pour moi fait ce grand malheur qu’à la toute fin tu ne m’écris pas. Peut-être voulais-tu m’écrire et pensais-tu me répondre et pensais-tu que c’était à moi que tu écrivais. Or tout le malheur est là quand tu m’écris tu ne m’écris pas tu écris.