© Image Gaétane Laurent-Darbon

Die Nacht ist noch zu wenig Nacht

Quand tu m’écris, tu ne m’écris pas. Le malheur de ce que tu m’écris est que tu ne m’écris pas. Quand tu m’écris il n’y a pas pour moi de plus grand malheur que de lire que tu ne m’écris pas. Quand tu m’écris, pour mon plus grand malheur, tu m’écris pour ce malheur, celui qui fait que tu ne m’écris pas. Quand tu m’écris, tu écris et je lis que tu écris. Que ce que tu écris et qui était pourtant fait pour moi fait ce grand malheur qu’à la toute fin tu ne m’écris pas. Peut-être voulais-tu m’écrire et pensais-tu me répondre et pensais-tu que c’était à moi que tu écrivais. Or tout le malheur est là quand tu m’écris tu ne m’écris pas tu écris. Et ce malheur est grand est fait pour être grand et n’a cessé de devenir ce grand malheur s’inscrivant dans ce que tu écris qui ne m’écrit pas mais écrit ce grand malheur. Quand tu ne m’écris pas et que je t’écris que je t’écris tant et que j’écris avec tout ce que tu m’as écrit et avec tout ce que j’ai écrit. Avec tout ce que j’écris pour toi. Avec ce grand malheur que t’écrire se fait sans que tu m’écrives. Quand je t’écris je poursuis une attente, que tu m’écrives. Or tout le malheur est là. Quand tu m’écris et qu’écrire me répond tu ne m’écris pas. Tu ne m’écris cependant pas alors que tout est fait pour que je croie que tu m’écris mais à mesure que je lis et relis tout ce que tu m’écris ne m’écrit pas. Plus tu m’écris plus tu œuvres à ne pas m’écrire plus écrire pour toi devient écrire et non pas écrire pour moi. Plus je lis et relis plus je vois que tu ne m’écrivais pas que tu ne m’as jamais écrit et que tout était fait par toi pour ne pas m’écrire. Mais pour écrire encore. Plus tu m’écrivais plus tu oeuvrais à quelque chose contre moi, plus tout est fait pour que ce que tu m’écris ne me soit pas écrit pour que tout ce que tu écris ne soit pas m’écrire mais écrire. Et que je lis et relis, plus je vois ton oeuvre, pour qu’écrire soit contre moi, pour toi. Que, écrire pour toi devienne ce qui s’écrit et ce que tu m’écris n’écrivant pas pour moi mais pour toi. Que, plus je lis et relis ce que tu m’écris ne m’écrivant pas plus je comprends que tu œuvres à quelque chose contre moi pour toi et qui prend l’apparence de quelque chose pour moi, qui, en fait, n’est pas moi. Plus ce qui n’est pas pour moi œuvre dans son secret plus cela l’emporte sur ce qui devait m’être à moi, écrit pour moi. Le pour m’écrire n’œuvre en rien dans ce que tu m’écris car tu écris contre moi pour toi. Et cela qui tente de me distraire et de ruiner ce pourquoi je lis ce que tu m’écris ne m’écrivant pas. Que de ce grand malheur naisse tout ce que tu écris et qu’écrire soit ce grand malheur de toi. Ce pourquoi tu écris et qui devait cependant devenir ce pour quoi tu m’écris. Ne m’écris pas. C’est bien parce qu’il y a un pour-toi contre un pour-moi que je comprends que tu œuvres à ne pas m’écrire m’écrivant cependant. Et plus je lis et relis ce que tu m’écris plus je comprends ce que tu m’écris et que ce n’était pas m’écrire et que tu cherchais quelque chose. Que tu cherches précisément à ne pas m’écrire et que tu m’écris parce que ce ne sera jamais m’écrire et que c’est pour cela que tu le fais et que c’est à cela que tu œuvres contre moi pour toi pour cela qui est qu’à la toute fin tu voulais seulement écrire et surtout ne pas m’écrire. Cela je le comprends et je le comprends d’autant mieux que je comprends ce à quoi tu œuvres. Et que c’est bien à cela que tu œuvres la nuit, à m’écrire pour ne pas m’écrire, pour que ce soit écrire encore contre tout et surtout contre moi car tu m’écris et m’écrivant tu ne m’écris pas tu œuvres à ma disparition, tu écris contre moi. Et plus tu m’écris plus tu ne m’écris pas. Plus tu m’écris plus ce pour quoi tu devais écrire, écrire pour mon pour-moi, ne se fait plus, alors que m’écrire devait aligner, juxtaposer, mêler, enfiler les mots entre eux pour que je m’aligne et me juxtapose et me mêle et m’enfile à toi. Pour que se soit cela qui se fasse et m’arrive. Alors que, plus tu m’écris pour ne pas m’écrire plus tu me désalignes, tu ne me juxtaposes ni ne me mêles ni ne me désenfiles de toi pour te renfaufiler à toi et enfaufiler en toi ton pour-toi contre mon pour-moi et que ce soit ton pour-toi qui domine et œuvre contre moi. Je le comprends maintenant que je comprends ce que je lis et relis. Et que tout cela maintenant que je le comprends, je le lis, je le comprends et je relis. Que tu cherchais à m’écrire pour ne pas m’écrire mais pour écrire, pour qu’écrire pour toi et pour qu’écrire seulement se fasse et que cela se soit fait contre moi je le lis et le relis et le comprends. Plus tu as cherché à m’écrire plus tu as œuvré à m’effacer et tu as œuvré à cet effacement de mon pour-moi par des combinatoires atroces de mots qui ont fait de mon pour moi un contre-moi-pour-toi et un sale pour-toi-pour-écrire. Plus tu m’as écrit plus tu as combiné à cette combinatoire atroce de mots et plus cette combinatoire atroce de mots se faisait, plus tu augmentais ton pour-toi-pour-écrire-contre-moi. Tu auras tout fait pour m’écrire et que m’écrire ainsi ne soit pas m’écrire tu auras sans cesse écrivant écrit pour autre chose que moi écrit pour tout autre que moi. Tu m’auras si bien écrit et que m’écrivant ainsi ne soit pas m’écrire et tu auras si bien fait cela que tu auras écrit, finalement, à d’autres que moi. Si bien que quand je lis et relis tout cela aurait pu être écrit à des tout-autres. C’est à ce point-là et de cette manière-là que tu m’auras écrit que m’écrire soit écrire à une autre et au tout-autre. Que c’est à toutes les autres sauf à moi que tu as écrit quand tu m’écrivais pour ne pas m’écrire. Que c’est à toutes les autres qu’il faudrait lire et envoyer ce que tu m’écris puisque cela ne m’est pas écrit mais est écrit pour elles toutes, c’est donc à elles toutes qu’il faudrait lire ce que tu m’écrivais œuvrant cette chose atroce de les toucher elles toutes sauf moi. Que c’est parce que tu leur écris à elles et pas à moi que ce que tu m’écris est fait pour elles toutes et pas pour moi seule. C’est parce que c’est à elles toutes que cela s’adresse au toutes-elles-sauf-moi-seule que cela était fait pour que se soit écrire et non pas m’écrire qu’il se produisit. Et c’est parce que tu as écrit au toutes-elles que ton pour-toi l’emporte et se renforce contre mon pour-moi qui s’efface et disparaît sous les combinatoires atroces de mots que tu faisais contre mon pour-moi pour elles-toutes-excepté-moi. Ce pour elles-toutes-excepté-moi t’a servi à te servir de mon moi-seul pour l’usurper et faire croire au elles-toutes que c’est à moi que tu écris alors que tu destines les combinatoires atroces et diaboliques de mots à combiner contre moi pour elles-toutes-excepté-moi-seule. Pour elles-toutes qui finalement ne suffisait pas à ce contre-moi, il t’a donc fallu poursuivre et œuvrer encore dans ce que tu m’écris qui ne m’écrit pas, il a fallu que tu poursuives et œuvres jusqu’à que ce soit eux-tous à la fin car eux-tous touche à ce contre-moi car eux-tous était ce qu’il fallait pour s’opposer à moi-seule et en finir avec mon pour-moi. Contrer mon pour-moi-seule était ce qu’il fallait pour qu’aucune trace de moi reste et pour que j’incarne l’excepté-moi, que je le réalise que j’en sois sa réalité que j’en sois ce qui est fait par toi contre mon pour-moi et que pour-moi devienne ce grand malheur. Et disparaissant ainsi pour tous et ne restant qu’à la fin ce reste, ce pour-toi-pour-écrire œuvré de ma disparition. Il n’y a de pire malheur pour moi que tu m’écrives, que tu m’écrives est donc ce malheur si grand est donc cet engendrement du malheur et ce malheur que tu m’écrives est si grand que je voudrais que tu ne m’écrives plus que je voudrais que ce soit ne plus m’écrire qui m’arrive puisque quand tu m’écris il n’y a pas pour moi de plus grand malheur que celui que tu m’écrives. Il ne faudrait plus que tu m’écrives puisque tu écris trop, puisque tu as déjà trop fait à m’écrire et m’écrire pour que cela soit plus que m’écrire et soit écrire seulement. Que m’écrire soit plus grand que m’écrire et devienne écrire pour tous et devienne cette chose magnifique qui fait que ce qui m’arrive, que tu m’écrives, soit ce grand malheur que m’écrire ne m’écrivant pas engendre. C’est à cela qu’il faut mettre fin, c’est à cela que tu dois renoncer, m’écrivant, que tu écrives.

 

Amandine André

Die Nacht ist noch zu wenig Nacht
le titre est extrait d’une phrase de Kafka écrivant à Felice Bauer :
« Deshalb kann es nicht genug still um einen sein, wenn man schreibt, die Nacht ist noch zu wenig Nacht »,
ce qui donne à peu près
Il n’y a jamais suffisamment de silence autour de soi quand on écrit, la nuit ne suffit pas à la nuit

Lecture au Centre International de Poésie Marseille,
22 juin 2013.

//////////////////////////////// Autres documents

© François SanterreSans sommeil

par Amandine André

Tu ne m’écris plus.
Peut-être que je pensais faux.
Oui, je voudrais entrer dans la fiction avec toi
Qu’importe que je sois recouverte de mots
Puisque tu me déchires quand je te vois.