© Image Nathalie Blanchard

Le Dieu de l’Olympe

par Véronique Bergen.
Extrait d’Edie. La danse d’Icare, qui sort aux Editions Al Dante en septembre 2013.

Je m’appelle Edie Superstar. Je prononce très vite “Edie” car dans mon prénom il y a “die”, “mourir”. Je m’appelle Edith Minturn Sedgwick mais on me surnomme “girl on fire”. Devant le miroir, je vois se lever l’Edie de l’année 1955, mes douze ans me sauter au visage. Mais la voix que recueille un magnétophone prêt jour et nuit à enregistrer mes délires est celle de mes six ans. Je rassemble les débris de mon moi. Mes souvenirs pèsent le double de mon poids, c’est pourquoi je coule à pic dans les palais de ma mémoire. Le jour où l’on inventera une drogue facilitant la téléportation des corps, je serai sauvée. Les cris de John qui lacère le matelas déchirent mon esprit qui ne tient pas en place. Sous bennies, ses pensées sont si rapides que nul ne peut les rattraper mais ses gestes sont imprécis. Je contrôle les images qui montent dans la glace.

Pour la mille et deuxième fois, je me raconte ma naissance, mon éclosion et ma pulvérisation par l’ogre Fuzzy, mon père, le dieu de l’Olympe. À John qui traque des créatures invisibles au creux des oreillers, je révèle la magie des correspondances entre les dates de ma vie et les hexagrammes du Yi king. Née le 20 avril 1943 sous le signe du bélier, de l’agneau de Satan, ma venue au monde s’inscrit dans le 5ème hexagramme, celui de l’attente, l’addition des chiffres de ma naissance donnant 5. Sur mon bras, je trace au khôl noir le jour de ma rencontre avec Andy Warhol, le king albinos, Drella mon double : le 26 mars 1965 à la soirée de Lester Persky en l’honneur de Tennessee Williams. Les chiffres sont purs cristaux de vérité, la somme de 2, 6, 3, 1, 9, 6, 5 donne l’hexagramme de la comète Edie, l’hexagramme Chanel n°5… Le speed me chuchote “c’est neuf mois avant le 20 avril 1943 que tu as éclos, très exactement le 20 juillet 1942. Ta divinité tutélaire s’avère le 7, l’armée”.

Je vérifie le magnéto et l’enclenche, esquisse ma danse préférée, la danse des atomes et débite mes tirades, mes S.O.S. à la vitesse de l’éclair afin que Fuzzy ne puisse les intercepter. Sur les terres de notre premier ranch à Santa Barbara, au Corral de Quati, j’atterris ; pour saluer Zorillo, le cheval de mon enfance, j’ondule, je me déhanche au fil d’une danse égyptienne, ma spécialité cette distorsion des mouvements, cette séduction électrique de défoncée aristo. Avalée par le vide, je m’apocalypse, je perds la terre de mon moi, je supplie John de me baiser au finish, de m’hydrofuger une overdose de baise sans ça Edie s’éparpillera en volutes de hasch. Mon chasseur d’ectoplasmes, mon traqueur de fluides médiumniques ne m’entend pas. Ma voix adopte le timbre de ma deuxième gouvernante, Addie, ma voix se désedgwicke pour milk-shaker la fatalité et la cunnilinguer à l’envers. La poignée de rainbows que John avale lui donne un sourire bi-chromatique, mi-rose, mi-orange.

Les neuf mois passés in utero, dans la caverne full dollars de ma mère Alice Delano De Forest, me protégèrent de l’intrusion de Fuzzy-Barbe-Bleue. Je balance au magnéto que je suis la septième sur huit enfants, la pénultième, que cela fait plus de deux décennies que je cherche la position érotique dont je suis le fruit. Comment mon père prenait-il ma mère ce 20 juillet 1942 ? Suis-je le produit d’une banale copulation, d’un quick sex sur la plage ? Ai-je été conçue dans la classique position du missionnaire ? Je sais que je suis l’enfant de l’été, que le soir où le sperme psychotique de Fuzzy a fait bingo, les terres de Santa Barbara brûlaient. Je sais que je suis la fille du feu qui léchait les pâturages et étreignait les arbres. Edie est la seule des huit rejetons à avoir été conçue debout, mon père plaquant ma mère contre le mur de sa folie, la griffant, la giflant, damnant sa descendance. Je proviens des crachats de foutre que Fuzzy déchargeait dans les orifices tapissés d’or de ma mère Je me présente : Edie, déchet d’un décathlon de quinze heures de baise made in California, scion d’une strangulation ratée. Les mains de Francis Sedgwick aimaient réduire au silence les larmes de ma mère, broyer les cous des renards et des belettes… Belette, tel est le surnom dont il m’affubla le jour où il croqua Edie et la tua, laissant en vie la belette, la chienne du Roi Fuzzy.

Ma maladie vient de loin, ma maladie est estampillée dynastie Sedgwick, je suis la plus riche héritière de la Nouvelle Angleterre, la légataire de pathologies prestigieuses étalées sur six générations. La folie galope sous ma peau comme elle couvait sous celle de Zelda Fitzgerald. Puisque les dernières branches de notre arbre généalogique pur WASP sont pourries, je devrais vendre aux enchères le bel ADN maniaco-dépressif de Fuzzy. Pour laver mon sang de descendante de psychotiques, je le noie dans la coke et l’héro, délogeant à coups de speed le plasma parano, les plaquettes scatophiles, embarquant la ménagerie autiste dans de fabuleux shoots. Un speedball toutes les deux heures réussit à éclaircir les idées caillées que mon père a déposées en moi. Mais c’est sur deux fronts que je dois me battre : contre les mitochondries tordues, les chromosomes schizosaturés des Sedgwick, des Minturn mais aussi contre l’or noir qui empoisonne mon corps. Quand on découvrit du pétrole sur nos terres, quand, y plantant des derricks, on éventra les pâturages, la folie de mon père vocalisa crescendo. Les barils d’hydrocarbures, c’est dans son cerveau qu’ils se déversaient ; chaque jour, mes sœurs Kate, Suky et moi mourions à grand feu, dépecées par les marées noires de ses colères. John, pour me purifier du pétrole de Fuzzy et des milliers de litres de brut qui chante magnolia en mon sang, je dois m’injecter de la méthédrine à gogo, officier vingt fois par jour le culte du Tuinal. Tu comprends que ce n’est pas avec deux grammes de brown sugar toutes les lunes que je vais expulser la peur qui me mazoute.

Dans mon élixir de survie, à côté de la coke first quality et de l’héro royale, bloody mary, whisky, Seconal, STP, acide, cannabis, dexédrine sont les bienvenus. Voilà des années que, par mes I.V., mes intraveineuses multiquotidiennes, je refoule le kérosène, les globules fous du paternel qui ont colonisé mon sang, voilà des années que j’étudie les remèdes les plus efficaces pour bouter l’ennemi hors de moi. L’héro éloigne le pétrole mais  le speed me libère de Francis Sedgwick dit Duke, dit Fuzzy. Dans “fuzzy”, il y a “crépu”, il y a “flic”, les langues ne mentent jamais. Pour chaque litre d’anthrax noir extrait de notre propriété, je dois m’intra-veiner le double de LSD ou d’amphés. Le problème, c’est que le fuel et Fuzzy étant tous deux des mélanges de substances liquides et de conglomérats solides, aucune solution exclusivement liquide n’en vient à bout. Le problème, c’est que les oiseaux goudronnés, les rongeurs piégés dans les nappes de pétrole hurlent en mon corps, que les Sedgwick ont décimé des milliers de volatiles, que le jour de mes douze ans plus un moins trois, mon père m’a décrochée de la tour de forage sur laquelle je m’étais crucifiée.

La bande enregistreuse s’arrête. Devant le miroir, je me compose un masque nô. De grands aplats blancs pour cacher l’Edie qui n’est jamais née, pour détricoter l’écheveau de ma mélancolie. Le théâtre nô compte plus d’une centaine de masques. Moi, j’en ai confectionné une dizaine… Encore une pirouette sur la pointe des pieds et je perdrai l’enceinte stéréo de mon moi. Sur aucune piste de danse, Fuzzy n’arrive à me pister. L’étole de vison que j’enroule autour de mon cou décharge des balles dum-dum qui brisent mes années en confettis de bave. Dans la glace, Hunca Munca, le rat blanc de mon enfance apparaît ; coiffé d’un bonnet rouge, il ronge l’entrejambes de Fuzzy qui embrasse la jeune fille lui servant de modèle pour ses sculptures. La nature entière adore faire des fellations au dieu de l’Olympe mais Hunca Munca le grignote oratorio de canines en lapis lazuli. En même temps que l’effet de l’Obétrol reflue, le présent se fait la malle. Je chute dans les trous du temps et tombe, agenouillée, aux pieds du tyran.

Toute la pharmacopée du monde ne pourra me venir en aide. Les molécules de mon désespoir ne sont solubles dans aucun paradis artificiel. Les flèches du passé, je sais comment les arrêter : c’est à Winnie l’Ourson que je dois me confier, c’est dans le ventre de Tigrou que je dois me lover, léchant ses tétons jusqu’à ce que le sperme de mon père se change en miel. J’ouvre le livre qui ne me quitte jamais, je ferme la porte à Fuzzy, le magicien fou qui dévorait sa progéniture et me testiculait son nectar béribérien entre deux marathons de coups et de gifles. La baise des maniaco-dépressifs alterne colères napoléoniennes et ruts d’étalon, c’est bien connu.  C’est la fin de l’automne et une brume épaisse enveloppe la Forêt des Rêves Bleus. “J’aime cette saison, moi ! s’écrie Tigrou. C’est rigolo de faire des bonds sur un tapis de feuilles. Il faut dire qu’en toute saison, j’adore faire des bonds !””.

Mon corps habite encore chez Fuzzy, mon corps est celui d’une poupée dont il détient la clé. Je débranche ma voix de star et pousse des gazouillis de nouveau-né. Une ceinture en cuir me sert de cordon ombilical, je garrotte mon bras afin de laisser fluer mon esprit. Pour mon rituel de sainte défoncée, j’aimerais une seringue en or massif et diamants, une création signée Courrèges. Mon hostie de survie, c’est du speed breveté cinq étoiles. Depuis quelques mois, mes veines disparaissent en apnée quand elles voient arriver l’aiguille. Le réseau fluvial de mon bras droit est devenu impraticable. Complètement à sec, le delta cubital de mon Nil que Fuzzy a mis à sac durant toute mon enfance… Une heure d’abstinence a suffi pour que l’ogre referme ses dents sur ma nuque, pour que le passé cogne castagnettes. Passant mon bras gauche sous l’eau chaude, mes veines se mettent à saillir, avides de recevoir la divine visitation. Sans trembler, je réussis du premier coup l’introït puis dessine sur le sol un blood dripping pure impro.

Aussitôt la transsubstantiation opérée, je me mets à parler une langue inconnue, rien que de la compote de voyelles mordues par des consonnes à moustache, je dois être la descendante de Hildegarde von Bingen. La langue des mômes dévastés, des gamines gominées de sperme m’a choisie comme témoin. Les psychiatres sont de piètres linguistes. J’ai beau leur crier “la copule s’accorde avec un sujet ravalé au rang de complément d’objet”, ils tirebouchennent dans Œdipe en boîte de conserve, de préférence de soupe Campbell. Je ne peux plus arrêter le flot de mots néo-pop qui crèvent mes lèvres. Sous la dictée de l’au-delà, j’enfante une nouvelle langue, sous l’action du ras-de-marée d’amphés, je veux que toute la terre me fasse l’amour, je me jette sur John qui m’enfile comme une chienne. Jamais plus je ne serai la chienne-belette de Fuzzy, les quarante-huit heures de baise qui s’ouvrent entre mes cuisses ne laisseront pas passer un copeau du jadis. Je hurle à John de ne plus se retirer de moi, de démultiplier ses phallus, de ne pas laisser mes orifices vides, à la merci des crises de mon père.

Drug slave, sex slave, fashion slave… Me bourrer de sexe, me bourrer de poudre, de mode, c’est l’unique voie que j’ai trouvée. Pourvu que je sorte de moi et parte à la dérive, à dos de comète, pourvu que les partouzes de corps, de substances me délogent, me fassent exploser la tête, le vagin, l’anus… Les drogues dures et le sexe hard me sont si doux. Que je me perde, que je me sauve, nulle différence. C’est en coulant à pic que je serai délivrée.

*
Cottage Hospital de Santa Barbara, Noël 1966.

Docteur X : Pourquoi procédez-vous à des auto-mutilations les jours pairs ?
Edie : Avant tout, ce n’est pas pour ressembler à Andy Warhol que je teins mes cheveux en platine argenté mais pour que mes pensées soient aussi blanches que la poudre que je leur fourgue à plein régime. Me scarifier le ventre, les bras quand Ondine passe La Traviata en imitant La Callas m’apaise quelques heures. Je m’entaille les jours pairs, les jours père, ceux où Fuzzy revient. Je me canif à sang pour le déloger.
Docteur X : Quels sont les impacts de l’orage, de la pleine lune, de la fête des mères sur votre compulsion sexuelle ?
Edie : Éclairs, tempêtes, éclipse de soleil, saint Nicolas… tout fait farine au moulin de ma libido.
Docteur X : Vous dites que vous vous gavez d’amphétamines afin que votre père ne puisse plus contrôler votre esprit. Enfant, croyiez-vous déjà à la télékinésie mentale ?
Edie : Quand je suis sous speed, Fuzzy est largué. Il ne parvient plus à me suivre dans le labyrinthe de mes idées qui déboulent à la vitesse de la foudre. Il suffit d’un gramme de coke pour qu’il n’arrive plus à lire dans Edie-la-chienne-qui-est-passée-au-travers-du-miroir. Ça m’excite de vous voir bander quand je vous parle. Aguicher hommes, femmes, animaux, c’est mon passe-temps favori.
Docteur X : Pourquoi, à Paris chez Castel, en compagnie d’Andy Warhol, de Gerard Malanga et de Chuck Wein, avez-vous fait une entréee triomphale en tenant quinze lapins en laisse ? Pourquoi quinze ?
Edie : C’était d’abord en hommage à Coco Lapin, l’ami de Winnie l’Ourson. Pour être sûre aussi d’allumer au minimum quinze types qui me baiseraient cuniculiméthode. Pas de chance cette nuit-là, je n’en ai eu que douze. La mascotte de Playboy, ça ne vous dit rien ?
Docteur X : Qui était au bout de la laisse ?
Edie : À l’extrémité de la laisse, il y avait mon enfance, à l’extrémité de la laisse, il y avait Edie diffractée en quinze poupées de son.
Docteur X : Quand avez-vous cessé de croire à la mort ?
Edie : Depuis mon premier trip sous acide, je sais que la mort n’est qu’une approximation illogique de l’éternité.

Véronique Bergen
Extrait d’Edie. La danse d’Icare, qui sort aux Editions Al Dante en septembre 2013.

Véronique Bergen vient de publier aux éditions Lignes, Le corps glorieux de la Top-modèle