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La révolution, le dernier des mythes.

Entretien radiophonique avec Michel Surya à l’occasion de la publication du livre Le Monde des amants, suivi de la ré-édition de l’Éternel retour publié aux éditions de l’extrême contemporain.

Michel Surya dirige la revue lignes depuis sa création en 1987.
On lui doit la meilleure biographie qui nous a été donné de lire de Georges Bataille.
Un livre essentiel pour comprendre le motif de la révolution en France chez les intellectuels et les oeuvres révolutionnaires entre 1944 et 1956
Le concept d’humanimalité pour penser la réduction de l’homme à la bête ou de l’homme comme bête, motif de l’histoire et de la littérature de Kafka.
Des livres sur Blanchot, des romans, des livres d’interventions.
Avec Michel Surya, c’est une histoire de l’art, de la pensée et de la politique révolutionnaire qui s’écrit tout au long de ses oeuvres y compris dans ses écrits les plus littéraires, à l’exception de quelques uns sans doute.
Ce dernier livre le monde des amants n’échappe pas à cette filiation. Histoire du XX°, motif de la révolution, des attendus de la politique révolutionnaire, de sa trahison. Des vies qui l’auront attendu, désiré et qui a la fin en auront été meurtries. Mais ce livre ajoute aux autres la question de l’amour. De l’amour qui n’aura pas résisté à la politique révolutionnaire, désirant que l’amour aussi participe du nouveau monde promis. A la fin de l’amour trahi.

Réalisation : Emmanuel Moreira

« La politique est toujours une malédiction et n’est que malédiction. Elle est la malédiction moderne par excellence, celle que s’est inventée l’homme moderne, et pour ne pas rester sans malédiction, pour ne pas le rester longtemps après qu’a disparu la malédiction ancienne, la malédiction millénaire, le modèle par excellence de la malédiction, celle qu’a combattue Nietzsche, la malédiction divine. La politique correspond exactement au malheur dont l’homme a de tout temps eu besoin. Comme il a attendu de Dieu d’être consolé de son malheur ancien, de son malheur millénaire, l’homme a attendu de la révolution – il l’attend encore – d’être consolé de son malheur moderne. Et ceci est extraordinaire : s’il s’est inventé un dieu, c’était pour se guérir de son malheur ancien ou millénaire, prétendait-il, or Dieu aura été le plus grand malheur qu’il se soit inventé, un malheur lui aussi millénaire; s’il s’est inventé la révolution, c’est pour se guérir de son malheur moderne, prétend-il, or la révolution est le plus grand malheur qu’il se soit inventé, le plus grand malheur moderne et promis de devenir lui-même millénaire, après Dieu. (…) Il n’aura pas fallu à l’homme moins que Dieu ou moins que la révolution pour que son malheur soit de tout temps le plus grand, c’est-à-dire pour que lui-même n’y suffise pas. A la fin, le malheur semble avoir été de tout temps, comme il semble l’être encore, sa seule transcendance, une transcendance bien plus considérable que celle du salut, qui a toujours voulu que l’homme fût prêt à tout, à renier tout et à renoncer à tout ce qui faisait son existence, pour atteindre à quelque chose qui fit de cette existence un destin. Dieu seul, à qui il parlait comme on parle à soi-même, mais pour lui demander tout ce qu’il était incapable d’obtenir de lui-même, a fait de l’existance qui était la sienne le destin auquel il prétendait pour être grand lui-même, à peine moins que Dieu lui-même l’était, selon lui. Ce qu’il a immémorialement demandé à Dieu, il a fait en sorte de pouvoir le demander, à sa place, à la place de Dieu, le moment venu, à la révolution. L’homme n’a jamais enduré sa petitesse comme il n’a jamais enduré sa bassesse. Il a toujours voulu se grandir. »

Ce livre, Le monde des amants, est un livre d’historien, écrit par un biographe. C’est le XX° qui est pensé a travers des biographies, des journaux, des correspondances. On oubliera pas ici que Michel Surya aura déjà écrit un livre d’histoire auparavant – La révolution rêvée 1944 – 1956, – après avoir écrit une biographie. Et que déjà ce livre s’écrivait à travers les biographies et les œuvres. Mais ce n’était pas encore un roman. Le tour de force du monde des amants, davantage encore que l’Éternel retour, c’est de penser l’histoire par le roman, pas de faire de l’his toire un roman, non. Penser l’histoire à partir des vies, à partir des biographies mais aussi de ce que ses vies se sont dites, leur conversations, de ce qu’elles ont écrite, leur journaux et de considérer ces conversations comme à continuer, de considérer ces vies comme inachevées. Si il y a une foirade et il y en a une, (foirade de la pensée, foirade de la révolution et foirade des vies) cela ne fait pas renoncement, le livre ne clôture rien, simplement il médite les impasses, sans promettre de les dépasser. Il ne dépasse pas et ne promet rien car « il n’y a plus d’issue aucune au mal qui est, à l’insistance du mal à être, d’autant moins d’issue qu’il n’y en a décidément pas de consolation possible. D’autant moins de consolation que c’est inexplicablement que le mal insiste. » Et cela ne fait pas renoncement, car ce qui ne cesse d’insister depuis la foirade, Kafka l’aura écrit : « Il semble qu’on ait bien conservé cette vieille loi selon laquelle chacun voudrait venir en aide à l’irrémédiablement perdu. » Ce qui est irrémédiablement perdue c’est la révolution et sa promesse d’un homme nouveau débarrassé du mal. Et c’est à cet homme nouveau irrémédiablement perdue à laquelle nous ne cesserons de venir en aide, pour le sauver, pour le ressusciter. Voilà désormais notre malédiction. Et de toutes les vies irrémédiablement perdue, ce fut d’abord celle de Nietzstche, après que soit venu celles de millions d’autres. Ce que ce livre essai de dire, qu’il ne dit pas, que je dis moi. C’est que la révolution est morte comme Nietzche l’a dit de Dieu. Que si depuis la mort de Dieu sa part maudite échoua à la littérature, c’est encore à elle qu’échoue la part maudite de la révolution. C’est à la littérature et au roman en particulier qu’il revient de dire et la foirade et l’inconsolable protestation du bien. « Ce qui damne : pas la persistance du mal, la protestation du bien. »

Il y a dans ce dernier livre de Michel Surya – Le monde des amants – quelque chose des histoires du cinéma de Godard. De son geste. De la manière dont il a fait et l’histoire du cinéma et l’histoire des vies dans l’Histoire. La folie des associations à laquelle eux deux cèdent, jusqu’au bout. Ne cessant jamais de convoquer dans le récit d’autres récits. Ne cessant jamais de rapporter les vies aux œuvres. De rapporter les vies aux œuvres en tant qu’elle ont pris part, fussent même par la fuite, à l’histoire. Ce que fait Surya avec la littérature et la philosophie. Ce geste que personne n’avait fait comme Godard avant lui, d’avoir fait rentrer l’Histoire dans l’histoire du cinéma, par les vies. Ce que fait Surya, pour la littérature et la pensée. Pour Godard comme pour Surya, il y a une histoire des œuvres qui se tient hors d’elle et qui est rejetée, renvoyée à rien, effacée même par l’histoire de l’art. Il fallait donc faire ces histoires du cinéma pour que le cinéma ait une histoire, ce que fait Surya pour la littérature et la pensée, pour que la littérature et avec elle la pensée ait une histoire. C’est en biographe que Surya pense, comme Godard. Et l’un comme l’autre savent qu’il n’y a pas de vérité à laquelle s’en remettre dès lors qu’on s’en tient aux vies, mais seulement des hypothèses. Ainsi par exemple, que la vie de Dostoïevski peut bien donner raison à Hegel à propos de la Sibérie – que cette terre ne pouvait en aucune manière prendre part à l’histoire, quelle n’aurait pas été propre à devenir un acteur particulier de l’histoire. Que la vie de Dostoïevski pouvait bien donner raison à Hegel, dans la mesure ou justement il y a été déporté parce qu’il avait prétendu prendre part à l’histoire. Déporté donc dans cette terre, où on aura déporté tous ceux qui auront prétendu prendre part à l’histoire, « parce que cette terre n’aurait pas été faite pour qu’on prit quelque part que ce soit, bonne ni mauvaise, à quelque histoire que ce soit. Cette terre en serait le dépotoir. On y allait déjà, on y irait encore, conformément au principe que l’histoire du moment voulait voir présider : en relégués, en bannis, en rebuts, et pour y disparaître. » Conformément – j’ajoute – à l’histoire de l’art. Et c’est l’hypothèse qui se forme ici, que l’histoire de l’art restera Hégélienne tant que les vies n’y compteront pour rien.

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Réalisation : Emmanuel Moreira