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Traumachine. Une série de podcasts avec Frédéric Neyrat.

Frédéric Neyrat est philosophe, professeur à l’Université Wisconsin-Madison (États-Unis), il développe des cours sur la pensée environnementale, la technologie, et les humanités planétaires. Par humanités planétaires, il entend la rencontre de l’écologie politique et de la cosmologie au sein d’approches théoriques laissant la place à la spéculation. Il anime la plateforme électronique Alienocene qui cartographie les futurs de la planète Terre et des savoirs émergents. Il a récemment publié aux éditions mf Traumachine. Intelligence Artificielle & Techno-fascisme.

Un livre pour penser les dynamiques d’anticipations, de spoliations, d’expropriations, de simulations et de contrôles qui se jouent avec ces machines à l’intérieur d’un capitalisme de survie, confronté à des questions de subsistances imaginant dépasser les limites par une vie au-delà de la vie, embarquant l’humanité dans un cauchemar techno-fasciste.

Dans cette série de podcasts il déplie pour nous quelques aspects de sa réflexion nous proposant d’identifier ce qui nous arrive et ce qui ne nous arrive pas avec ces machines IA.

Premier épisode.

Les machines s’autonomisent sans pour autant devenir autonomes, premiers prémices d’un fascisme automatique spectralisant la liberté.
Ici la liberté devient décombre et ruine des machine IA, parce que l’autonomie de la décision n’est plus située dans des sujets autonome. Pour le capitalisme de suivie, il s’agit de se passer de la délibération humaine pour garantir son expansion au-delà de la vie.

Épisode 2
Machine trop machine.

Ce qui manque aux IA, ce n’est pas plus de données, ni plus de puissance de calcul, ni plus de couches neuronales, ce n’est pas la Singularité qui ferait d’elles l’objet d’un nouveau culte. Ce qui manque aux IA c’est d’être autre chose que machines. Machine trop machine, « manquant de pouvoir se démachiner, se désartificialiser » Machine trop complète, trop impeccable pour qu’elle puisse s’ouvrir à l’incalculable.

S’inscrivant dans une ontologie du manque héritée de Freud, Lacan ou Heidegger, ce livre nous rappelle que « c’est dans la césure de l’être et de la pensée que la conscience s’éprouve, dans une rencontre tragique de n’être pas tout » inscrivant en nous une détresse qui fait notre besoin de communiquer.

Les machines IA ne communiquent pas par détresse, mais par corrélation statistique. Elles sont sans manque à combler. Elles ne connaissent pas l’expérience de la perte. Or toute forme, de l’humain à la pierre, nous dit Frédéric Neyrat, « a été sujette à des forces qui l’ont fait être ce qu’elle est en oblitérant ce qu’elle n’aura pas été, en la séparant d’autres entités, d’autres rapports qui auraient été possibles, ce qui inclut une dimension négative, une dimension de non-être, de non-avoir-été. (…) C’est dans cette perte sculptée — cette prise de forme par une force, avec perte de matière et annulation d’autres formes possibles — que la conscience apparaît. (…) Cette levée de conscience s’effectue dans un espace mémoriel troublé : tel est l’inconscient premier (…) une ligne de mémoire tracée autour de rien — un trou blanc en quelque sorte, pas un trou noir. »

Chaque forme est donc traumatique en ce qu’elle est expérience de la finitude, d’une limite violente imposée à l’existence. Aux machines IA saturées de données manque cet espace vide, cette mémoire tracée autour de rien, ce trou blanc. Elles n’éprouvent l’absence d’aucun monde, ne connaissent aucune distance entre signe et chose, aucun écart. Le monde de la corrélation est un monde saturé qui ne connaît pas le vide. Ces machines ne se heurtent jamais « à l’opacité irréductible du réel, à l’inconscient radical de l’univers, à l’ombre qui ne peut jamais être changée en data ». Machine trop machine.

Pourquoi insister sur cette structure ontologique du vide, du trauma, absente des machines ? Parce qu’il nous faut sortir de cet anthropomachinisme ambiant qui annule la dimension cosmique de l’existence. Ce qui se spectralise dans ce désir d’une machine humaine, c’est cette structure du manque qui fait que l’humain ne coïncide jamais avec lui-même ; ce qui se spectralise, c’est l’inconscient qui pense sans nous ; c’est l’énigme qui échappe indéfiniment à la maîtrise et au calcul ; ce qui se spectralise enfin, c’est l’excès d’être, ce trop de monde pour être saisi par la conscience. Cette part énigmatique et cosmique, Neyrat la nomme l’inhumain. Écraser la machine sur l’humain, c’est ôter à ce dernier cette condition cosmique et à la machine sa dimension alien. Car si les machines n’ont pas d’autonomie destinale, trop asservies aux projets humains, elles n’en demeurent pas moins aliens, dotées d’une autonomie intellective. C’est ce logos artificiel qui décide des cibles pour les armées et les polices. C’est ce logos à l’œuvre dans le génocide à Gaza, et les rafles de l’ICE aux USA.

Partout toujours, le fascisme commence par cette annulation de l’inhumain — l’énigme, l’opacité, l’inconscient — par quoi il fait de l’humain une positivité pure, calculable, maîtrisable, prédicable. Ôter la dimension cosmique de l’humain, c’est le réduire à une propriété pour un prédateur. Le technofascisme renouvelle cette ambition.

Épisode 3
Devancé par notre passé, précédé par le futur.
La structure temporelle du fascisme
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Est-il possible que mon futur soit pour la machine, dans sa relation avec moi, toujours déjà passé ? Oui.

Est-il possible que le futur soit désormais une chose objectivée là devant moi ? Oui.

Est-il possible que mes désirs, mes actions, mes pensées soient toujours déjà calculés par les machines ? Oui.

Est-il possible qu’il ne me reste plus qu’à courir après mes décisions ? Oui.

Est-il possible que je ne puisse plus devenir ce que je n’étais pas prévu d’être ? Oui.

Est-il possible que je sois l’objet de mon propre futur ? Oui.

Est-il possible que tout ce qui est en moi, non encore formulé par moi, soit désormais devant moi formulé par des machines, et qu’il ne me reste plus qu’à me contempler comme objet ? Oui, la machine est un sujet dont l’esprit consiste à devancer les esprits humains. La prédiction ne consiste pas seulement à « remplacer » un de nos désirs par un autre, mais bien à « synthétiser » un certain nombre de données afin que nous puissions réaliser (faire) ce que nous n’avions pas encore réalisé (compris).

Est-il possible que je ne puisse plus contester le monde si celui-ci est désormais formé par des anticipations machiniques qui relient pour moi et avant moi mes perceptions à des significations ? Oui.

Est-il possible que l’impossible ne soit plus possible ? Oui.

Est-il possible que le fascisme soit cette fermeture de l’impossible ? Oui.

Est-il possible que le fascisme soit cette position où je ne suis plus sujet de mon futur mais objet d’un futur qui me devance ? Oui.

Est-il possible que le fascisme contrôle par et depuis l’avenir ? Oui.

Est-il possible que le fascisme ne soit plus seulement une idéologie à combattre mais une structure temporelle dans laquelle nous sommes pris ? Oui.

Avec les machines prédictives, nous vivons une structure temporelle radicalement nouvelle : notre passé (les données collectées) calcule notre futur, l’objective et nous arrive comme quelque chose de déjà décidé, avant même toute formulation par un sujet. Dans cette structure temporelle, nous ne sommes plus les sujets de notre devenir mais les objets d’un futur qui nous devance. Un futur algorithmique. Cette saturation prédictive qui annule toute participation et objective le futur est la structure temporelle du fascisme. Les coutures de ce monde simulé par les machines prédictives se feront chaque jour moins visibles, moins perceptibles. La simulation supplantera le réel. Si le réel est le résultat d’un schème cognitif, il sera désormais le résultat d’un schème machinique. Les machines impeccables préparent un fascisme impeccable.

Réalisation : Emma M

Cette série de podcast s’est également enrichie d’une conversation entre Frédéric Neyrat et Norman Ajari qui a eu lieu à la librairie Centrale – Paris, le 26 février 2026 à l’occasion de la publication de l’ouvrage Technofascisme. Le nouveau rêve de la suprématie blanche aux éditions Météores.