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Berceuses et Révolution

par Giulia Palladini & Nicholas Ridout (traduit de l’anglais par David Bernagout)


O cara moglie, Ivan Della Mea

Dressons une scène, pour cette chanson.
Nous la situons dans un contexte spatio-temporel. Dans un théâtre de la mémoire, en quelque sorte. Le mien, pour ce qui importe, ou le tien. Le mien comme celui de nombre d’autres. Le mien sans moi en tant que sujet, sans toi en tant que témoin de cette réminiscence, dans ce théâtre partagé de la mémoire. Dans notre théâtre de chambre d’une révolution advenue. Ce que la technologie de cette chanson fait apparaître, en fait, est précisément un horizon d’indistinction temporelle, mythopoïétique, a-subjectif. Une multitude parmi beaucoup.

Plongée au travers d’un état (ou d’un non-état, un mouvement pour être plus précis) d’indistinction de personnages, autant que d’indistinction du plaisir et de la douleur, à travers un temps qui est à la fois passé et futur, ou qui n’est aucun de ceux-là, le temps toujours imminent de quand « la lutte est celle de tous et pour tous ». Faisons de cette mémoire une technique, alors, et interrogeons quelle espèce de rythme cette chanson accorde à cet à-venir apparu.

La scène est une chambre d’enfant. C’est l’heure de dormir, et la chanson est chantée d’une voix calme, qui s’efface, par un père ou une mère. La chanson, tout autant, en est une parmi d’autres, chantées l’une après l’autre, afin de faire venir le sommeil. Toutes racontent plus ou moins le “sol dell’avvenire”, le soleil de l’à-venir, celui qui brillera dans le matin clair, comme chaque jour, mais comme si c’était la première fois, comme s’il n’avait jamais pu briller ainsi avant. Cependant, pendant qu’elle raconte cet “éveil”, le rythme de la chanson enveloppe l’auditeur, l’invitant à se reposer sur ses notes ; invitant l’enfant, bien sûr, à s’endormir, à tomber dans le sommeil.

Dans notre théâtre de chambre, cette chanson est en fait une berceuse.

Et comme n’importe quelle berceuse, elle fait défiler la fatigue de la journée, et prépare au repos en promettant un horizon de joie pour le jour à venir.

le soleil de l’à-venir

Dans les mots de Jean-Luc Nancy :

Demain si Dieu le veut tu t’éveilleras à nouveau: dors mon enfant, dors mon âme, dors mon monde, dors mon amour, dors mon tout petit, l’enfant dormira bientôt, il dort déjà, voici, il s’endort avec la première nuit du monde, l’enfant divin qui joue avec les dés de l’univers et de tous ses siècles, il dort avec chaque nuit que berce à nouveau, inlassablement, la répétition de la première, de l’initiale berceuse nocturne où le premier jour s’est endormi du premier sommeil.

La promesse de révolution, dans cette chanson-comme-une-berceuse, est la promesse du nouveau jour radieux à venir. C’est la temporalité du sauvetage – de la lutte du monde – et la consolation pour la durée affective et mémorielle de cette lutte.
Des berceuses comme sons de l’affect, rythmes du sauvetage, et promesses d’avenir. Tout autant que chants révolutionnaires.

La couleur de la Terre

Ce soleil qui est à-venir, le matin dans la lumière duquel la berceuse emporte l’enfant à travers le golfe du sommeil, est le soleil d’un futur déjà entaché par la mort et la défaite. L’échec de la grève, le renvoi ou, comme dans tant de ces chants, la mort des camarades dans la lutte : “Le Drapeau du Peuple est du rouge le plus profond. Il abrite tous nos martyrs.”1 Chanter de tels chants ne consiste pas simplement, comme on le dit souvent pour les actes de commémoration, à garder vivante leur mémoire, mais aussi, souvent, je crois, à conjurer la mort et la défaite, en invoquant le mode historique du “ça pourrait ne pas avoir été”. Comme si, peut-être, dans un écho à l’incroyable vœu de Walter Benjamin que nous nous battions dans les luttes politiques actuelles afin de sauver les vies de ceux qui sont morts, il y aurait rédemption.

C’est donc une autre temporalité de la berceuse : que le futur dans lequel l’enfant est apaisé sera un futur dans lequel la mort et la défaite n’auront pas eu lieu. Balancé dans le mouvement de la Terre autour du Soleil – c’est au moins ce que la chanteuse espère pour lui – l’enfant oubliera toutes les mauvaises choses qui se sont passées, les petites coupures, les bleus, les peurs et les humiliations quotidiennes qui lui ont fait monter les larmes aux yeux, ou qui pourraient l’attaquer dans la nuit sombre. La chanteuse, en reliant ceux qui prennent soin des espoirs pleinement réalisables que tout ira bien au matin aux rêves enfantins d’un meilleur futur, capture un peu de l’élan de la rotation de la Terre pour ses projets de changement révolutionnaire.

Ou bien il se peut que la chanteuse n’envisage même pas un tel projet, mais simplement se met-elle en boucle à l’intérieur de cette structure du “ça pourrait ne pas avoir été” afin d’être toujours à même de raconter l’histoire d’une mort dans le passé, d’être toujours à même d’insister, encore et encore et pour toujours, sur ce que cela pourrait ne pas avoir eu lieu, mais seulement si quelqu’un venait le lui demander. La chanson à laquelle je pense, que nous entendrons dans un instant, est une chanson qui semble parler d’elle-même, chanter sa capacité à toujours être brandie, offrir par sa simplicité sa disponibilité à être saisie, d’une personne à l’autre, nuit après nuit, avant le sommeil. Et en revenant, de ci, de là, comme le font les chansons, vers après vers, affirmer dans le même temps que, oui, c’est mort et, oui, c’est toujours là. Mais seulement si quelqu’un laisse le temps au chant de dire ce qu’il a à dire. De telles chansons sont toujours pour quelqu’un, et parfois, au moment où je dors presque, j’aime à penser qu’elles s’adressent à moi.

The Colour of the Earth, PJ Harvey

Les berceuses sont faites pour faire apparaître. Faire apparaître le sommeil, en tant que mort temporaire. Ou autrement, en tant que suspension de la vigilance. C’est peut-être pourquoi le rythme des berceuses entretient une relation mimétique avec le sommeil. Il aspire à lui emprunter sa suspension a-temporelle. En conséquence, plutôt que considérer les berceuses comme faisant apparaître le sommeil, il est plus précis de se représenter que c’est le sommeil qui fait apparaître la temporalité des berceuses, en effet-retour.
Pendant le temps du sommeil, la mort peut advenir, et la souffrance et même la douleur, mais tout cela, on l’appelle un “cauchemar”. Une simple action peut l’interrompre et c’est l’action de “se réveiller” d’un rêve. En chantant l’espoir du matin à venir, même si ce matin est hanté par la défaite, la berceuse correspond dans la répétition à la caractéristique des rêves, et emprunte au sommeil sa potentialité à interrompre la défaite, à travers l’action, l’action de s’éveiller. Oui, la mort et la défaite pourraient ne pas avoir eu lieu. Pourraient ne pas se reproduire. Nous pouvons “nous réveiller”. Et notre rédemption – le choc de notre réveil – sera la rédemption de ceux avec qui on a “partagé le sommeil”, de manière platonique.
Les berceuses et les chants révolutionnaires partagent le même refrain, le même paysage de protection du passé et du futur, comme si en fait c’était le futur – le matin neuf – qui était supposé protéger le passé de ses propres défaites. Cette ritournelle – pour emprunter ce magnifique terme à Mille Plateaux – tant dans les berceuses que dans les chants révolutionnaires, définit un territoire, habité par la chanteuse et l’auditeur – et autour d’eux, avec eux – un millier d’autres, une horde d’autres dormeurs.


Fischia il vento, Gruppo popolare e solisti dell’Oltrepo Pavese I canti dei Partigiani

Écouchant – listensing

Explorons le paysage de protection un peu plus avant. Où l’on pourrait chanter une chanson, seul ou en compagnie, pour garder l’esprit éveillé en traversant un lieu sombre. Où la chanson pourrait être une tentative pour faire apparaître un sentiment contraire au nôtre, un essai pour une voix autre, meilleure, plus forte, plus joyeuse que la nôtre.
Et il semble qu’il y ait quelque chose à propos de la voix, peut-être spécialement quand le chant est lui-même fortement associé à une voix particulière, de tel que si je décide de le chanter, je veux d’une manière ou d’une autre mettre ma voix à l’intérieur de celle de quelqu’un d’autre, m’accorder au registre et à l’accent de la chanson d’untel ; c’est un acte que nous pourrions appeler écouchant. Ou peut-être écouchanter.
Peut-on écouchanter quelqu’un pour dormir ? Ma mère enseignait le chant, mais je ne me souviens pas d’elle me chantant des berceuses. Je suis sûre qu’elle l’a fait ; simplement je ne m’en souviens pas. Mais j’aime une voix humaine quand je ne peux pas dormir, et ce sont des voix à la radio, pas la musique instrumentale, qui m’aident à m’endormir quand parfois j’ai peur de ne pas pouvoir. Et je me demande si c’est parce qu’il y a toujours un sentiment que, pendant que je peux imaginer que ces voix s’adressent à moi, elles s’adressent aussi toujours à toutes sortes de gens, la horde des autres dormeurs possibles dans notre paysage de protection, une multitude a-subjective au sein de laquelle je me recroqueville dans le noir.
Et à qui que puissent appartenir ces voix, et quoi qu’elles disent, même si elles énoncent de ces choses qui menaceraient la plupart, qui ombragent le paysage de protection avec leurs menaces, je ne pourrais y arriver sans elles, et je pourrais rêver dans la gratitude de composer une petite chanson pour ma radio, ou, si ce n’est ainsi, écouchanter avec Roswitha Trexler écouchantant Hanns Eisler écouchantant Bertold Brecht.


An Den Kleinen Radioapparat, Roswitha Trexler & Jutta Czapski

Fondu au noir

Je me demande à quoi peut ressembler le fondu au silence d’une berceuse.
Je me demande si ce fondu au silence est le fondu au silence d’un domaine de protection, tout autant, ou si la protection – la promesse du sommeil – n’est en fait rien que le mouvement au travers de ce fondu au silence.
Je me demande si cet écouchant est finalement ce que la protection convoque. La voix de quelqu’un d’autre qui flotte en moi, alors que je flotte vers le sommeil.
Nombre d’autres voix qui flottent en moi, quand je m’endors bercée par la radio, avec d’autres brisants qui insèrent leurs voix dans le flux, venant de la radio, et qui me rejoignent.
Et tu chantais “Vogue vers moi, vogue vers moi ; Laisse-moi t’envelopper”
M’envelopper, quand je commence à voguer dans le sommeil.
Quand je deviens ma propre voix berçante, qui est en fait celle d’un autre. Qui est comme celle d’un autre, de n’importe qui d’autre effectivement dans la horde des possibles dormeurs. Ou des futurs dormeurs.
Dans la horde de ceux qui vont s’allonger avec la mort, mais pas tout à fait.
Devrais-je me tenir au milieu des brisants ?
Ou dois-je m’allonger avec ma jeune mariée ?

Song to the Siren, Tim Buckley

 

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1. Ou, pour la version attribuée de manière satirique au Parti Travailliste Britannique, dont les membres jusqu’à tout récemment avaient l’habitude de chanter cette chanson à la fin de leur conférence annuelle : “Le Drapeau du Peuple est du rose le plus profond / Il n’est pas aussi rouge que ce que croient les gens / Mais pour garder bonne conscience / Nous chantons le Drapeau Rouge une fois par an.”