© Image François Santerre

Nous avons marché

nous avons marché et marché et marché à pierre fendre dans les jours creux les promesses d’un matin qui n’en finit pas et la curieuse quotidienneté de la pluie sur nos visages travaillés par les ans nous avons marché et il a fait froid très souvent il a fait froid des crevasses se sont creusées sur la peau et la dureté du sol a persisté tandis que nous nous sommes imaginés devenir tout autre chose que ce que nous nous apprêtons à devenir dans ces matins ces refus ces crampes nous nous sommes imaginés et comment le paysage devient ce changement jusqu’à nous disloquer nous déplacer nous dépecer de fatigue et autre chose que le mirage de nos silhouettes autre chose nous avons marché et marché et marché sans fin ni commencement sans aucune direction ni limite nous avons marché comme si nous étions à l’arrêt mais le déplacement d’air et de chair le déplacement de nos corps qui persistent nous a rappelé à l’ordre ou au désordre de ce monde que vous feignez de tant affectionner nous avons marché et marché et marché contre nous-mêmes et dans cette guerre qui se déroule sans cesse ici chaque jour dans le creux dans nos poitrines nos têtes et plus loin que le chemin plus loin que la guerre aussi plus loin nous nous sommes jetés en avant vers l’inconnu vers la résistance à l’obscur et la connaissance du soir qui viendra ne vous en faites pas ne vous en faites pas cette connaissance viendra nous avons marché hirsutes pouilleux épuisés vous avez vous aussi senti cette fatigue au plus profond de vous et comme un froid mais cette fatigue vous l’avez refusée vous l’avez ignorée et il a bien fallu que quelqu’un se charge du sale travail à votre place alors chaque matin et sans cesse nous avons marché et marché et marché encore pour seulement ne plus haïr pour seulement ne plus nous enfermer dans le cercle de ces recommencements de ces ressassements pour seulement ne plus haïr ne plus rien et rien et rien que la langue qui claque contre le palais les dents rien que la langue et rien plus rien que la langue dans son cocon de chair d’os de salive plus rien que la langue nous avons marché et marché et marché toujours plus loin que nos silhouettes décharnées errantes dans la lumière de glace et le vent et la pluie et nos silhouettes décharnées oui et la faille qui gagne notre parole même votre silence la faille le silence jusque dans les lieux perdus chaque jour les lieux perdus ou lointains nous avons marché connu la peine le regret mais jamais jamais jamais le remord pour ces enjambées ces pas cette fuite en avant cette fuite sans cesse en avant nous avons marché sans jamais le remord et nous avons poursuivi lutté pour chaque centimètre de terrain arraché au néant à la promesses du désastre nous avons poursuivi avancé et nos dos ont craqué comme les branches que nous foulons et ces temps impossibles à palpiter dans les veines cœur poumon poumon poumon cet impossible état vous avez retenu votre respiration dans ces matins et nous avons étouffé oui nous nous sommes étranglés comme si vous la cause et nous l’effet de cette vie passée à poursuivre autre chose que nos propres corps vous la cause nous l’effet et rien d’autre que le mouvement nous avons marché et marché et marché toujours les yeux fermés comme pour mieux sentir l’égarement et le désarroi derrière nos paupières rouges les yeux fermés comme si voir était soudain devenu notre malheur et le souffle court nous avons repris un peu de ce désastre de cette marche de cette peau qui pèle sur nos pieds nos jambes notre dos aussi nous avons repris de tout cela dans le rythme terrible de nos pas se débattant avec la terre la pierre et les branches ronces buissons racines nous avons marché et marché et marché encore ce mouvement si fidèle à la racine oui à l’immobilisme de la racine dans le jour naissant et déclinant et la conscience de notre façon lente mais sûre de pourrir chaque matin plus avant encore plus avant nous avons marché pour vous pour nous et pour tout ce qui ne veut plus avancer nous avons marché pour cette insuffisance comme la pierre peut parfois elle aussi avancer vers d’autres lieux d’autres jours nous avons marché pour sentir les organes les viscères se serrer tout d’un coup à l’intérieur de nous et tandis que nous pensions seulement vivre nous avons compris que tout était plutôt une histoire de survie oui de survie à la veille et au lendemain mais surtout surtout surtout une histoire de survie au présent à l’ici et au maintenant nous avons marché toujours reconnaissants pour ce simple droit de nous tenir debout ce simple droit de sentir l’air contre nos joues et dans nos poumons d’accueillir la pluie comme on accueille la douce fatigue nous avons marché toujours reconnaissants et vos portes ont claqué oui vos yeux se sont vidés et nous plus la force plus la force de seulement quémander un peu d’attention à ce qui passe plus la force plus la force mais juste l’habitude alors nous avons marché et marché et marché encore plus la force plus le désir mais l’habitude et la vigilance à tout ce qui nous entoure nous enserre et comment parfois le ciel se déverse sur nous comment parfois plus la force et le ciel nous écrase nous avons marché et rampé et la vigilance toujours ou bien le seul abri de notre chair dans la lumière les nuages la pluie le sel sur les plaies la démangeaison qui gagne l’os plus rien n’a avancé tandis que nous avons persisté plus rien n’a avancé et nous avons marché et marché et marché avec cette boule dans la gorge les mots tus l’attente du devenir nous avons marché la gorge serrée les yeux fermées nos mains calleuses enfoncées dans nos poches vides et vous nous avez vus vous avez pensé quels débris quels sacs d’os quels bons à rien quels déchets et pourtant vous avez pu ou cru percevoir une certaine fierté dans notre marche notre vagabondage notre façon de ne pas courber l’échine sous le ciel et le poids des jugements oui notre façon oui d’être simplement là et d’accepter les choses telles qu’elles se présentent notre façon d’accepter les choses et de travailler à ce qu’elles deviennent plus bien plus que le devenir prévu nous avons marché et marché et marché et jusqu’à la fin nous avons pensé puis arrêté de penser à la limite à la semelle à l’anéantissement et au cuir en lambeaux de nos chaussures nous avons marché et tous les commencements épuisés et jusqu’au bout là où nous ne marcherons plus sinon la terre la caillasse la racine la branche la ronce là où nous ne marcherons plus nous avons marché et la boue nous a envahi nous avons marché et toujours cette façon de buter sur nous-mêmes sur nos propres ombres étales le sentier abrupt escarpé semé d’obstacles nous avons heurté du pied ce sol où rien ne poussera chaque matin heurté du pied et l’attente d’un soir encore l’attente sans cesse l’attente d’un soir et du repos enfin nous avons marché et marché et marché encore

Yannick Torlini
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