Le château de la terreur de Roger Corman

Poreuse, Juliette Mézenc

par Eric Darsan

Poreuse, perméable, comme criblée, passée au crible. De l’émotion et de la raison. Des questions qui surgissent et qui font. Que l’on se pose, s’interroge ou non, sur ce qui arrive. Que l’on cherche, trouve ou non, une cohérence. Que l’on troue le réel jusqu’à le rendre transparent, comme si la transparence était synonyme de vérité. Pour se re-trouver finalement et réaliser. Que l’on n’a rien saisi. Que le vide autour et à l’intérieur de soi. Jusqu’à la disparition, la dématérialisation. Entre et derrière les lignes de front, de toute réalité préhensible. Avec la parution, le 06 septembre 2017 de l’édition papier de Poreuse de Juliette Mézenc aux éditions Publie.net.

« Alors j’ai ressenti le besoin de dire quelque chose, de trouver les mots qui pourraient nous accompagner, Yacine, le mort et moi. Mais rien ne me venait à part des bribes de poèmes, des départs de prières…ça n’allait pas, il me fallait un début et une fin. »

Poreuse l’écriture. Poétique, fragmen-tée/-taire. Comme chacune des personnalités qui se croisent pour (dé)former ce récit alterné. A la première, seconde, troisième personne. Que distingue la police, que réunit la topo-/typo-graphie du roman. Quatre vies four-n/-mies, autrement dit : quatre personnages – plus (ou moins) un – différ-e/-ant/-s, résid-e/a-nt/-s. En et pour eux et elles-mêmes. Comme autant d’aut(omat)ismes. Bloqués au niveau de la jambe, de la tête, du cœur et de la langue. Tentant de dépasser l’apathie, la routine, les réticences, et s’ensablant dans le ridicule et l’horreur de la situation. Sans bien y penser, viscéralement.

Il (y) est/hait. Il y a. Là, « quelque chose de lumineux et de tuant. » Des visages Camus de La Peste et de L’Etranger. Des corps migrants, refoulés, échouant aux por(t)es de la peau. Ici la rencontre avec soi/l’autre comme autre n’est jamais rencontre que d’une image, endoréique et exotique, mutante et fantasmée, collante et décalée. Qui touche, marque. Du sceau de l’expérience au seuil de La Nausée. Là, le malentendu règne, existentiel plus qu’essentiel. Passe par la vue, le toucher, s’impose et se superpose. On ne s’y baigne qu’en border, de peur de sombrer.

« TU t’en sors pas, TU te dis
Tu te répètes, sans arrêt, sans aucun arrêt, depuis combien d’années TU te répètes, cassé, TU en es cassé, à force, à force ça te casse la tête, TU te répètes Vas-Y, mais Vas-Y bordel !!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!! »

Ici et là, ce sont ces images – fortes comme une eau, filées à l’extrême, jusqu’à la chute – que l’on retient. Malgré l’absurde, la gêne, le malaise, le dégoût qu’elles pro-voquent et -curent, parce qu’exprimées sans retenue aucune. Quand Laissez-passer rappelait Liquide (Philippe Annocque, Quidam, 2009) Poreuse évoque bétons, digues, rochers et murs tout en fissures, fuyant de toutes part. Qui dit – comme un acte manqué, le négatif pour pis aller, l’espoir en berne plutôt qu’en bandoulière – les limites de l’ouverture à l’autre, le sentiment mêlé, métissé, mitigé, d’impuissance et d’empathie parfois trompeurs parce que trop poussés, ou pas assez, dans leurs retranchements pour dépasser l’étrangeté et l’autoapitoiement.

Cette belle édition papier du second roman de Juliette Mézenc, sorti en 2012 en numérique chez Publie.net, nous offre l’occasion de (re)découvrir l’évolution de la maison d’édition créée par François Bon et aujourd’hui co-dirigé par Guillaume Vissac, ainsi que le chemin parcouru par l’autrice dont nombres de thèmes et processus (plus que procédés, qui diffèrent chaque fois, de même que le mélange des genres, tout en porosité) sont, en substance, déjà présents : l’écriture « entre les genres » et « la fiction transmédia », le rapport à l’identité via le corps, au corps via ses fonction(nement)s, aux frontières via les migrations, à l’inachevé et à la mort, à la réalité et à l’intime, au rêve et à l’inconscient. L’on y retrouve également un lien vers la version epub, ainsi qu’une lecture éclair-ante/-ée devenue préface – Poreuse la lecture, évidemment – de Marie Cosnay, qui exprime la nécessité de cet impartageable « qu’il faut partager quand même » contre la folie et la barbarie qui menacent toujours davantage.

« Et si sortir du territoire n’était pas si dangereux qu’il le prétend ? Si papa me mentait ? Cette pensée me fait horreur. J’ai honte. Et puis les CRS tapent de leurs matraques sur les boucliers au plastique épais, ils reprennent en le martelant cette fois-ci le rythme de la berceuse “je suis là tout va bien.” »

 

Eric Darsan

Auteur, critique et chroniqueur, Eric Darsan publie textes et articles sur remue.net, Poezibao et Sitaudis ainsi que sur son site personnel  (avec une préférence pour l’édition indépendante et engagée de forme poétique, avec des auteurs comme Marie Cosnay, Nicole Caligaris, Julien d’Abrigeon, Pablo Katchadjian, Panero, etc. Des maisons comme Les éditions de L’Ogre, Le nouvel Attila, La Contre Allée, etc.). Il participe également (quoiqu’encore humblement et de loin, mais sûrement) au collectif Général Instin.

 

 

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