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La solitude et la chute

Icare a chuté dans sa quête solitaire d’atteindre l’impossible. Son vol solaire n’est qu’une ascension folle vers l’image absolue, la lumière totale. Son échec fracassant est la condition de l’existence des autres images. Celles qui composent les films que nous aimons. Icare est un créateur d’images qui a mal tourné.

Jusqu’au 21 décembre 2014, s’est tenue à Marseille (Friche de la Belle de Mai) une exposition collective intitulée « Ce que raconte la solitude ». Ce qu’en disent les organisateurs d’Art-0-Rama : « Le point de départ de l’exposition, qui comprend également un cycle de projection de films, est la rencontre et la collaboration à Marseille et ses alentours de 1939 à 1941, de nombreux artistes, poètes et intellectuels qui trouvèrent refuge à la Villa Air-Bel à la veille de leur exil pour les États-Unis ; dans ce temps passé ensemble entre l’attente de visas, le jeu, l’écriture, le dessin et l’espoir.
À travers les thèmes de la résistance intellectuelle, de l’isolation comme condition de créativité, du jeu et du partage, ce projet d’exposition invite artistes, poètes et intellectuels contemporains internationaux à nous interroger sur ce moment clé de l’Histoire de l’art. »
Ce rappel historique ne peut pas nous laisser indifférent quant au rôle que « jouent » les artistes et les intellectuels en période de crise sociale et politique, quand tous les repères deviennent confus, quand la solitude de la pensée a du mal à trouver un point d’attache pour dire quelque chose de notre destinée collective. C’est le cas pour notre époque.
Parmi les nombreuses œuvres à découvrir, il en est deux qui me semblent particulièrement refléter la cruelle position instable de l’artiste contemporain, et partant de là, interrogent notre destinée dans un monde pour lequel je ne trouve pas d’autres mots pour le qualifier que : déboussolé. Une problématique qui pourrait s’entendre à partir des mots de Samuel Beckett : « Comment essayer dire ».

La première œuvre (vidéo) est Le jour où je n’ai pas tourné avec le reste du monde (2007 – 8’40 en boucle) du néerlandais Guido Van der Werve. L’artiste se tient debout sur le point le plus au nord du Pôle Nord. Il est photographié pendant 24h, faisant tout le temps face à son ombre ce qui le fait littéralement rester immobile alors que la Terre réalise sa rotation sous ses pieds. C’est la figure type du héros romantique qui lance un défi solitaire au temps, à la nature, à l’espace. C’est l’expression merveilleuse d’un égo démesuré où soudain un homme s’élève pour hurler dans le silence sa présence au monde. Tentative désespérée et désespérante, et pourtant joyeuse. Expression d’une solitude totale au point même d’aller à contre sens de ses égaux, à contre sens de l’ordre cosmique des choses, s’affrontant à l’univers même. C’est une image sans issue, trop grandiose, trop fascinante. Elle est notre indispensable et impensable démesure. Elle est de celles (rares) qu’on n’oublie pas une fois qu’elle vous a saisis. Un peuple heureux n’a pas besoin de héros, disait Bertold Brecht, mais nous ne sommes pas un peuple heureux.

I’m too sad to tell you, Bas Jan Ader, 16mm, duration: 3 min 34 sec . © 1971, Mary Sue Ader-Andersen

 

La seconde qui a retenu mon attention est un film expérimental d’un autre néerlandais, I’m too sad to tell you (1971 – 3’34) de Bas Jan Ader. L’artiste, vêtu de noir sur fond blanc, cadré au niveau des épaules, pleure sans émettre un seul son. La plupart du temps, les yeux clos, sa tête bascule, le visage se crispe, se détend, la bouche se tord, la douleur est toute intérieure.
Si Guido Van der Werve est une figure du héros romantique, Bas Jan Ader est celle du héros tragique. Nombreux sont ses films où il met en scène, parfois avec un sens du burlesque, ses propres chutes : Fall I, il est assis sur une chaise sur le toit pentu d’une maison et se laisse tomber ; Fall II, il chute à vélo dans un fleuve ; Broken fall (organic), il est suspendu aux branches d’un arbre au-dessus d’une rivière et se laisse tomber…
Un jour où on le sollicita à expliquer sa démarche, il répondit ceci : « Je voudrais faire une œuvre où j’irais dans les Alpes et parlerais à la montagne. La montagne me dirait des choses qui sont toujours et nécessairement vraies, et je lui répondrais des choses qui sont parfois et accidentellement vraies. »
Recherche d’un absolu, tentative désespérée de briser les frontières entre l’art et la vie. Il y a quelque chose de dionysiaque à vouloir ainsi s’enivrer d’une expérience artistique portée à son paroxysme. Et c’est ce qu’il fit en 1975 (à 33 ans) quand, dans le cadre d’un projet intitulé In search of the Miraculous, il s’engagea pour une traversée de l’Atlantique sur une frêle embarcation et disparu à tout jamais au large de l’Irlande.

Le destin tragique artistique et humain de Bas Jan Ader, la quête solitaire d’un absolu de Guido Van der Werve, me renvoient à deux photographies souvent utilisées pour illustrer deux événements théâtraux qui ont marqué toute une génération : Mère courage (1954) de Bertold Brecht (Allemagne), Le Prince Constant (1965) de Jerzy Grotowski (Pologne).
Mère courage (une cantinière jouée par Hélène Weigel) est orpheline de ses enfants victimes de la guerre et de la cupidité. Elle est assise, les pieds ancrés dans le sol, le dos et le cou tendus : elle crie pour clamer sa douleur mais aucun son ne sort de sa bouche. Elle n’est pas pour autant muette, le cri s’éteint par excès, par exaspération de la douleur. Un trop plein de mots (et de maux) l’étouffe. Elle frôle l’asphyxie. Bref, elle a trop à dire.
Le Prince Constant (joué par Ryszard Cieslak), lui aussi est assis, comme posé, léger, la tête penchée sur une main qui tient un tissu rouge se répandant jusqu’au sol. Ses oppresseurs l’encerclent, le moquent, le sifflent. Il s’est retourné vers lui-même, s’est éloigné du monde qui l’anéantit par son mutisme. Bref, il n’a plus rien à dire.
Ces deux figures sont à rapprocher des œuvres et/ou des attitudes artistiques de Bas Jan Ader et Guido Van der Werve. Des figures qui, chacune à leur manière, ne sont nullement vaincues. Helene Weigel lance un appel vers le monde entier comme si elle voulait le réveiller par son cri muet. Elle demeure malgré tout optimiste. Il y a de cela dans la vidéo Le jour où je n’ai pas tourné avec le reste du monde de Guido Van der Werve, la preuve que l’impossible est réalisable.
Ryszard Cieslak ne prend pas le monde pour témoin, il se réfugie en lui-même quitte à s’y perdre. Il est sans optimisme comme le film I’m too sad to tell you de Bas Jan Ader. La chute irrémédiable a déjà eu lieu.

Il me semble que nous avons là les deux attitudes encore possibles d’un être au monde et de sa mise en œuvre, je veux dire de son apparition sous la forme d’un langage artistique : la révolte ou l’ascèse. Le cri ou le repli. Ou bien, dans l’entre deux.
Dans cette même Friche de la Belle de Mai, durant les 27es Instants Vidéo en novembre dernier, nous pouvions voir ce qui est peut-être la barque fatale de Bas Jan Ader, celle de la vidéo Floating du taïwanais Goang-Ming Yuan. Un plan fixe sur la proue instable, se renversant même sous l’eau, face à un horizon inaccessible, une terre improbable noyée par un ciel et une mer qui se confondent. Le naufrage est déjà là, avant même l’ensevelissement. Le spectateur qui est témoin de ces chavirements perd lui-même son équilibre, ses repères. Avant qu’il ne panique trop, peut-être faut-il lui dire ces mots de Beckett qu’on entend dans Malone Meurt : « …un murmure naît dans l’univers muet, vous reprochant affectueusement de vous êtes désespéré trop tard. »

 

Marc Mercier
Texte à paraître dans la revue Bref n°114,
avec l’aimable autorisation de l’auteur.

 


Extrait de l’émission Temps libre (22.10.2014) sur Radio Grenouille, à propos de I’m too sad to tell you (1971 – 3’34) de Bas Jan Ader, vue par Marc Mercier et Amandine André.

 

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